Le 5 mars 2025, un arrêté municipal interdit de consommer de l'alcool dans plusieurs rues du centre-ville de Strasbourg, dont la rue du 22-Novembre. La presse en parle, l'info tourne. Voulez-vous vérifier si votre rue est concernée ? Bonne chance ! Sur le site de la Ville, l'arrêté n'y figure pas, juste le communiqué de la Ville.
Sur le site de la Ville, il n’existe aucune liste centralisée des arrêtés municipaux. Pour trouver la règle qui vous concerne, il faut souvent contacter le service concerné… à condition de savoir déjà que cet arrêté existe. Même quand il finit par apparaître dans l’open data, plusieurs mois plus tard, il reste difficile à repérer. Il faut fouiller parmi de nombreux documents sans savoir exactement ce que l’on cherche. Pour trouver l’arrêté qui s’applique à vous, il faut déjà connaître son intitulé, sinon on passe à côté.
« Nul n’est censé ignorer la loi », dit-on. Encore faut-il pouvoir y accéder facilement.
Quand on creuse un peu, on comprend que ce petit exemple du quotidien cache un problème beaucoup plus vaste. À Strasbourg, les chartes, les pactes et les grands engagements sur la démocratie ne manquent pas. Mais, entre les signatures en bas des documents et la réalité vécue par les habitants, il y a un gouffre.
Cet article fait le tour de cet écart. Avec des faits, des dates, des documents et des noms, pour que vous puissiez vérifier par vous-mêmes. Il ouvre également une nouvelle série sur ce blog, consacrée à la transparence et à l'éthique de la vie publique strasbourgeoise. Parce que les deux sont indissociables : la transparence sans éthique n'est qu'une vitrine, et l'éthique sans transparence est tout simplement invérifiable.
Un droit pas une faveur
Le Pacte pour la démocratie locale : signé à l’unanimité, contourné ensuite
déployer ses meilleurs efforts pour mettre en œuvre dans les meilleurs délais et conditions la Loi n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique, c’est-à-dire à diffuser ses données publiques de manière ouverte.

Pourquoi un organe de contrôle indépendant est indispensable
- Avant, on pouvait saisir une instance pour dénoncer un manquement et forcer la Ville à s'expliquer.
- Aujourd'hui, l'Observatoire peut faire des rapports, proposer des idées, mais il n'a aucun pouvoir. Il ne peut plus traiter les plaintes des citoyens, et la Ville n'est plus tenue de se justifier.

La lettre de Chantal Cutajar : une alerte publique avant le vote
La délibération que vous proposez au vote de l’assemblée mercredi 10 mai 2023 continue de détricoter le dispositif de participation citoyenne mis en place à l’issue d’une démarche initiée le 10 avril 2017 qui a mobilisé plus de 800 personnes tout au long du processus.
L’observatoire de la participation citoyenne n’a plus rien à voir, de près ou de loin, avec la mission d’éthique dont le comité était chargé de veiller au respect du Pacte pour la démocratie à Strasbourg et de rendre des avis sur des situations individuelles rapportées par des citoyens. En aucun cas, l’observatoire, cantonné à un rôle d’observation, ne permettra de contrôler en concret le respect du droit pour les citoyens de Strasbourg de participer effectivement et concrètement aux décisions de la collectivité comme l’affirme l’article 1er du Pacte.
La confiance est l’essence même de la démocratie. Votre action au quotidien, et cette délibération en est une nouvelle illustration, contribue malheureusement à l’éroder un peu plus chaque jour.
Le 10 mai 2023 : deux visions s’affrontent au conseil municipal
Des citoyens indépendants qui vont être dotés de moyens pour finalement porter un regard sur nos politiques de participation, vérifier que nous respectons bien nos engagements démocratiques et formuler le cas échéant des propositions, des préconisations pour lesquelles la collectivité leur apportera évidemment des réponses.
Il est indispensable de garder une institution qui garantisse les droits individuels de nos concitoyens, notamment en cas de dysfonctionnement. Il est indispensable que la concertation et la démocratie locale soient des biens publics et partagés et qu’ils puissent être mis au service de tous et pas seulement de la promotion des politiques publiques de l’exécutif municipal.
Vous avez affaibli et supprimé des corps intermédiaires qui permettaient de transférer les informations, qui permettaient de se réunir, de donner des avis. Peut-être aussi de faire exister certains débats publics…
Le cœur de ce Pacte, c’est le comité d’éthique. On peut tout signer, on peut effectivement prendre tous les engagements du monde, mais s’il n’y a pas un moment une structure qui peut réguler, qui peut donner son avis … et bien finalement ce texte qui a été voté en 2018 devient bien creux.
Il était flagrant de voir dans la première version que la mention du Pacte était complètement absente de la délibération en lien avec l’Observatoire. … Ayez au moins le courage de dire clairement que vous souhaitez tuer le Pacte, car le conserver sans avoir aucun organe permettant de s’assurer de son application revient au même.
Quinze mois sans déontologue dans la ville pionnière
La voix des citoyens : alertes répétées, travail invisible
Selon les données de la plateforme Ma Dada, trente-cinq demandes d’accès aux documents administratifs ont été déposées auprès de la mairie de Strasbourg.
Les engagements des candidats : petit inventaire
Les programmes des principaux groupes présents au conseil municipal parlaient tous de transparence, mais pas tous de la même chose. Il est utile de distinguer deux types d’engagements qui circulent dans ce débat public.
D’un côté, les engagements de gestion : audit financier, comptes lisibles, rigueur budgétaire. De l’autre, les engagements de droit d’accès et de contrôle citoyen : agenda ouvert des lobbyistes, registre des déports, suite aux avis CADA, publication des données. C’est cette deuxième catégorie que mesure la cartographie #MaVilleIntègre de Transparency International France, et c’est le cœur de ce que documente cet article.
En 2020, Jeanne Barseghian s’était engagée à appliquer les six mesures de Transparency International France : plan de prévention de la corruption, agenda ouvert, transparence des frais de représentation, registre public des déports, open data lisible, publication des indemnités des élus. Catherine Trautmann, candidate cette année-là, avait refusé l’agenda ouvert et le registre des déports. Le bilan dressé à mi-mandat était déplorable, et le satisfecit accordé par Transparency International elle-même m'avait laissé perplexe : l’association classait « réalisés » des points encore en cours de réalisation. Je l'ai documenté dans un article, consultable gratuitement sur ce blog.
En 2026, les candidats ont abordé la transparence sous des angles différents.
Florian Kobryn (LFI) a porté les engagements les plus explicites sur l’éthique et le contrôle citoyen :
- signature de la charte Anticor,
- publication effective des déclarations de patrimoine et des indemnités des élus,
- agenda ouvert des rendez-vous liés au mandat, open data renforcé,
- référendum d’initiative citoyenne à 10 % du corps électoral, et révocabilité des élus sous conditions.
Jean-Philippe Vetter (LR) a mis l’accent sur la transparence de gestion et la gouvernance démocratique :
- publication d’un tableau de bord financier trimestriel,
- bilan annuel public avec engagement de l’année suivante,
- panel de 100 citoyens tirés au sort rencontrant le maire chaque mois,
- un poste d’adjoint confié à l’opposition,
- votations locales sur les grands projets.
Pierre Jakubowicz avait placé au cœur de son programme des mesures opérationnelles :
- création d’un médiateur municipal indépendant,
- recréation des conseils de quartier avec transfert de pouvoirs et de budgets vers les mairies de quartier,
- charte des bonnes pratiques pour les élus et les agents, et commission municipale permanente de la démocratie locale.
C’est lui qui, en tant qu’élu d’opposition, avait été l’un des défenseurs les plus constants du droit de saisine individuelle lors du débat du 10 mai 2023.
Catherine Trautmann, élue maire le 22 mars 2026, a signé, selon la cartographie #MaVilleIntègre de Transparency International France (mise à jour en mars 2026), l’intégralité des dix engagements proposés aux candidats :
- plan de prévention de la corruption,
- pôle d’audit interne,
- gouvernance et contrôle des satellites de la collectivité,
- encadrement des collaborateurs de cabinet et du recours aux cabinets de conseil,
- publication en début de mandat de l’ensemble des indemnités perçues par les élus,
- agenda ouvert des rencontres avec les représentants d’intérêts,
- transparence totale des règles d’attribution des subventions aux associations,
- alerte éthique comme levier d’intégrité publique,
- et, je le souligne : « faciliter l’accès aux documents administratifs et donner systématiquement suite aux avis favorables de la CADA dans un délai d’un mois ».
C’est une évolution réelle. L’agenda ouvert et le registre des déports, refusés en 2020, font désormais partie des engagements signés. Je prends cela au sérieux.
Pourtant, entre les deux tours, Kobryn a fusionné sa liste avec celle de Jeanne Barseghian. Ce choix illustre le fossé que cet article documente : on peut afficher des engagements forts sur l’éthique pendant la campagne et faire primer la logique électorale dès le second tour.
Le Pacte pour la démocratie locale avait été voté à l’unanimité ; le comité d’éthique, seul outil de contrôle indépendant, a été supprimé. Quinze mois se sont écoulés sans déontologue. Le registre des déports n’existe toujours pas.
Les signatures et les programmes sont importants. Mais, sans mécanismes contraignants et sans cohérence entre les discours et les actes politiques, y compris entre les deux tours, ils restent des engagements de façade.
Et, l'un de ces engagements va être testé très vite, grandeur nature : ma saisine de la CADA est en cours. Quand son avis tombera, la majorité aura un mois pour honorer sa signature. Et, maintenant, on attend.
Le chemin vers la transparence
Sans transparence, nous avons une démocratie d'opinion. Les citoyens ne peuvent pas alimenter leur esprit critique pour évaluer avec justesse la politique municipale : ils peuvent uniquement croire ou se méfier. La transparence n'est pas un luxe administratif, c'est ce qui permet de comprendre, de vérifier et de participer.
Mais, il commence par une question simple : peut-on vraiment ignorer une loi qu’on n’a pas pu lire et faire confiance à des institutions dont on a affaibli les mécanismes concrets de contrôle et de saisine ?
La nouvelle majorité dispose d’occasions concrètes de rompre avec ce cycle. Elles ne demandent pas d’invention. Elles demandent l’application de ce qui a déjà été signé et le respect des engagements pris avec les Strasbourgeois.
Les promesses, on les connaît par cœur, elles reviennent à chaque élection. Ce que nous, Strasbourgeois, exigeons aujourd’hui, ce sont des actes.
Il est long le chemin vers la transparence démocratique à Strasbourg.
Note importante
Ce blog est strictement apolitique. Aucun élu ne m’a conseillé la rédaction de cet article, ni n’y a exercé de droit de regard.
Si une personne citée dans ce texte estime qu’une information est inexacte, incomplète ou de nature à lui porter préjudice, je l’invite à me contacter directement via le formulaire ci-dessous. Je m’engage à examiner toute demande avec attention et à procéder aux rectifications nécessaires si des éléments factuels le justifient.
Depuis 2007, ce blog n’a fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire. Par ailleurs, je privilégie toujours le dialogue et la correction des faits plutôt que toute procédure contentieuse.
Formulaire de contact
D’autres articles paraîtront dans cette série intitulée « Le droit de savoir ». Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez retrouver l’ensemble de ceux consacrés à Strasbourg sur mon blog. Pour protéger l’anonymat et respecter le droit d'auteur sur les images, l’ensemble des photographies a été produit par l’IA Midjourney (versions v7 et v8).








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